dimanche, 29 octobre 2006
Là où vivent les ours, de Sylvie Huguet (in Casse n° 21)
Une explosion plus proche fit frémir les occupants de la cave. Des exclamations, des plaintes troublèrent fugitivement le silence. D'un coup de coude brutal et précis, Véra repoussa son voisin qui la serrait de trop près. Si Stojan n'était pas mort, elle n'aurait pas eu à se défendre. Parfois elle lui en voulait de son absence comme d'une promesse trahie.
Autrefois il l'emmenait souvent dans la forêt au nord de la ville. Depuis la guerre les sentiers étaient à l'abandon, mais il lui frayait un chemin au milieu des ronces et des fougères vers de grands arbres dont le feuillage répandait une ombre criblée de lumière et jetait sur l'herbe une résille d'or. Quand ils s'enfonçaient assez loin, la distance étouffait les bruits de la guerre, le crépitement des mitrailleuses, la détonation des obus. Mais on ne cessait vraiment de les entendre que si les tirs s'arrêtaient. Alors on percevait l'éveil de petites voix. Stojan savait discerner le passage d'un mulot au froissement des feuilles sèches, le cri bref d'un oiseau surpris par un rapace. Il savait aussi repérer les empreintes, reconnaître un sanglier à sa bauge, un chevreuil aux blessures de l'écorce où il avait aiguisé ses bois. Souvent il laissait Véra à quelques pas, puis lui faisait signe de le rejoindre en mettant un doigt sur ses lèvres. Une fois ils surprirent un grand dix-cors : ils eurent le temps d'admirer les yeux tranquilles où se reflétaient les feuilles, le perçant des andouillers, le velouté des naseaux. Quand la canonnade reprit, le cerf disparut d'un bond. La rupture était brutale : Véra ne put cacher sa tristesse. Alors Stojan dit qu'un jour il l'emmènerait si loin qu'il lui montrerait un ours. "Là où vivent les ours, expliqua-t-il, la forêt est si profonde qu'on n'y entend plus la guerre." Puis il enfonça ses mains dans un roncier et cueillit les baies qu'il lui tendit dans sa paume tachée de sang et de jus noir : "Rappelle-toi. Lorsque tu rencontreras l'ours tu n'oublieras pas de lui offrir des mûres. Et il nous permettra de rester pour toujours." C'était peu de temps après que Stojan était mort...
Le bombardement avait cessé, suivi d'un silence vite déchiré par le fracas de l'artillerie. Puis on n'entendit plus que la détonation des fusils. Peu à peu les gens quittaient la cave, mais Véra n'avait pas envie de sortir. Elle était fatiguée de la lutte : il fallait trop d'efforts pour une survie précaire qui ne méritait pas l'énergie qu'elle usait. Elle préférait rester immobile dans cette obscurité de tombe, pour mieux penser à Stojan.
Dans les mois qui avaient précédé sa mort, ils avaient souvent reparlé du pays des ours. Stojan disait que l'air y sentait le miel et les roses sauvages, et qu'un gazon soyeux noyait le pied des arbres. Au fond des combes où moutonnait la forêt, les ruisseaux avaient creusé des gorges où l'eau glissait en coulées de cristal sombre. Des rivières blondes comme le sable où elles avaient fait leur lit regorgaient de saumons et de truites que les ours pêchaient à coups de pattes, car ils étaient rapides et habiles. Stojan vantait leur souplesse, la légèreté de leur démarche royale qui surprenait chez des animaux aussi massifs. Le zoo en gardait un prisonnier d'une cage triste. Véra et son frère allaient lui rendre visite. Ils prirent l 'habitude de lui apporter des mûres: il semblait pataud et renfrogné, mais quand il se dressait pour les accueillir et prenait les baies entre ses griffes d'un geste exact, on devinait la précision foudroyante, la puissance retenue de cette créature humiliée.
Ce fut en revenant du zoo que Stojan fut atteint par une balle. Il survécut deux jours, qui le rendirent pareil à un gisant de marbre. Juste avant sa mort, ses doigts de pierre saisirent le poignet de Véra. "N'oublie pas les mûres" soufflèrent ses lèvres exsangues avec un pauvre sourire. Véra se mit à pleurer, car jamais Stojan ne l'emmènerait au pays où vivent les ours.
Pourtant au début elle était retournée au zoo. Le souvenir de son frère s'y attardait plus qu'ailleurs et l'écho de ses paroles y retentissait toujours. Mais peu à peu le charme s'était usé. Véra avait cessé de venir, happée par des soucis plus immédiats. Une pensée la transperça, qu'elle ne s'était jamais formulée : Stojan n'avait pas été seul à mourir ; il avait entraîné avec lui le cadavre de ses huit ans. Elle fut empoignée par une vision d'une nostalgie déchirante : le jeune homme pénétrait sous les arbres, en tenant par la main l'enfant qu'elle n'était plus. Le couple s'éloignait inexorablement. Véra eut le sentiment absurde d'être exclue. Quoi d'étonnant à tout prendre ? Son frère n'aurait pas aimé ce qu'elle était devenue.
Cette pensée la rendit à son présent amer. Elle se redressa dans un sursaut. Non, elle ne devait pas céder à ces regrets morbides. Les armes s'étaient tues et elle devait sortir.
La poussière épaisse qui stagnait sur les décombres masquait l'éclat du soleil. Suffoquante, aveuglée, elle se fraya un chemin dans les gravats. Autour d'elle montaient des gémissements qu'elle entendait sans s'émouvoir. Elle enjamba un cadavre. La ville n'était plus que ruines où rougeoyaient les incendies aussi loin qu'elle pouvait voir. Un coup de feu isolé claqua tout près. Le choc la fit tomber à genoux. Le torse plié en deux, elle crispa une main sur sa poitrine. Un liquide tiède englua sa paume. En la portant à sa bouche, elle reconnut la saveur cuivrée du sang.
Elle se glissa en rampant à l'abri d'un mur encore debout. De grands éclairs blancs sillonnaient sa vue, une sueur de glace l'enveloppait comme un drap moite. Elle sentit un picotement sur son bras droit, et en détacha une tige épineuse qui s'était agrippée à sa peau : un pied de ronce avait poussé au milieu des ruines. Ses baies étaient blanchies de poussière, mais rappelaient à Véra celles que lui offrait Stojan, leur pulpe charnue et la fraîcheur de leur jus grenat. Elle ferma les yeux, et sombra dans un trou noir.
Quand elle reprit conscience, les ruines lui semblèrent noyées dans une brume étincelante qui faisait vaciller leurs contours. A la nausée qui lui soulevait le cœur, elle comprit que cette vision n'était qu'un mirage de sa faiblesse, mais elle n'en savoura pas moins la féerie. Ce fut alors que l'ours apparut. Venait-il du zoo détruit ? Véra croyait pourtant qu'on avait depuis longtemps abattu les bêtes. Il franchissait les décombres sans effort, et s'approchait d'elle à longues foulées flottantes, avec une lenteur de songe, dans le nimbe pourpre des incendies. Bientôt elle ne vit plus que sa masse touffue. Dans un brouillard de lumière, elle distinguait le mufle énorme où se dressaient les oreilles rondes, où les yeux aigus brillaient comme des perles brunes. La gueule s'ouvrit sur deux rangées de crocs...
Véra sut exactement ce qu'elle devait faire. Elle cueillit quelques mûres à tâtons, et les offrit à la bête. Quand l'ours les happa du bout des lèvres, il lui souffla au visage. Elle sourit, comme on accueille un ami longtemps oublié. "Emmène-moi" supplia-t-elle. Elle tenta de s'agripper à sa fourrure, de nouer les bras autour de son cou, mais les forces lui manquèrent. Elle s'évanouit à nouveau. Quand elle sortit de sa défaillance, elle sentit le dos de l'ours entre ses cuisses, et son pelage rêche contre sa joue. Elle ne songea pas à s'étonner. Lorsqu'il partit d'un trot cadencé, elle se crut emportée par la mer.
Pendant combien de temps se prolongea la course ? Quelques minutes ? Plusieurs jours ? Véra ne percevait que le bercement du voyage, l'éclat du soleil tamisé par les feuilles, la neige impalpable des clairs d'étoiles qui argentaient le sous-bois. Sa blessure ne saignait plus, mais la soif la dévorait sans trêve. Elle glissait dans de longs comas ouatés dont la tirait parfois une lucidité surnaturelle : elle devinait alors le cheminement des insectes sous l'écorce, elle distinguait le vert mordoré des mousses et le chatoiement des petites ailes dans la lumière. En même temps, son passé d'adolescente trop tôt vieillie se détachait d'elle comme une peau morte. Mais toujours, elle entendait la guerre gronder dans le lointain. Elle comprenait alors qu'elle n'était pas au terme de sa route, et doutait de l'atteindre jamais.
Etait-ce un autre matin ? Ce fut le silence qui l'éveilla. Elle était couchée sur la mousse qui scintillait sous la rosée froide, au bord d'une clairière arrondie où flottait un parfum de miel. Les troncs droits comme des colonnes portaient des voûtes de feuillage traversées de lumière verte. On n'entendait plus le bruit des armes, mais le trille pur d'un oiseau. Véra releva la tête : de l'autre côté de la prairie elle aperçut l'ours qui s'éloignait entre les arbres. Un grand frisson la saisit. Le paysage bascula dans un vertige. Du fond de l'ombre amicale, elle vit deux silhouettes venir à elle.
Quand elle reconnut Stojan, elle se glissa dans le fantôme de la petite fille qui le tenait par la main.
In Casse n° 21

20:34 Publié dans Archives de Casse | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Littérature, Culture, Nouvelles et textes brefs
jeudi, 26 octobre 2006
Chronique de Georges Cathalo (in Casse n° 12)
A propos des postérités anthologiques, par Georges Cathalo
Quel délice pervers que de feuilleter quelque bonne vieille anthologie poétique d'il y a vingt ou trente ans. On croit rêver. Les présentations regorgent d'assertions exclusives et d'affirmations péremptoires. Elles témoignent d'une assurance aveugle dans le choix des poètes retenus. A aucun moment, l'auteur ne doute de rien, ni de lui-même, ni de l'authenticité de ses options.
Aussi, les poètes d'aujourd'hui auraient tout intérêt à relire ces anthologies. Ils y gagneraient en lucidité et ils se défieraient d'eux-mêmes et de leur mégalomanie. Avec le recul, ils se demanderaient ce qu'ont bien pu devenir les "grands poètes incontournables" XY ou ZH. Ils rechercheraient en vain les "grands recueils inoubliables" de CW ou KB.
Allons, ne soyons pas cruels et ne citons personne parmi ces sélections abusives qui s'intitulent pompeusement : "Anthologie de LA poésie française contemporaine", alors que plus d'humilité aurait dû guider ces explorateurs du monde poétique. Car, s'il est une jungle inextricable, c'est bien celle de la poésie, et pas un seul critique ou anthologiste ne peut sortir indemne de ces randonnées.
Alors, faut-il condamner les anthologies ? Certainement pas, mais il serait bien plus salutaire, comme le conseillait Paul Eluard, que chacun se constitue la sienne, patiemment, lecture après lecture. Mais, de grâce, que personne ne cherche à imposer son choix comme étant le seul, l'unique, le véritable reflet de LA poésie actuelle.
In Casse n° 12

11:35 Publié dans Archives de Casse | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Littérature, Culture
lundi, 23 octobre 2006
Sang pour cent, de Dominique Combaud (in Casse n° 3)
Quatre heures du matin, c'est pas humain ! Enfin, pour embaucher j'entends.
Par contre, ça roulait bien, j'ai pas dû mettre plus de dix minutes pour arriver à l'usine et le parking était plutôt désert. Juste quelques bagnoles qui fumaient encore. J'ai remonté le col de mon blouson mi-saison et j'ai couru vers la porte d'entrée en maudissant le thermomètre qui avait la fâcheuse habitude, depuis quelques jours, de stagner dans le négatif. J'ai eu l'impression d'entrer dans une étuve et me suis vite mis à l'aise. Il faisait plus de zéro à l'intérieur, mais pas beaucoup plus.
La pendule des vestiaires s'est pas gênée pour me faire comprendre mon léger retard et j'ai lacé mes chaussures de sécurité, sans trop me presser, en lui montrant mon cul !
J'avais signé pour une semaine et c'était ma dernière journée dans cette boîte. Cinq jours que je me levais à l'heure où j'avais la vilaine manie de me coucher. Dur ! Enfin, j'en voyais le bout.
A midi, je leur tirerais ma révérence, pas mécontent d'en finir de ce boulot pénible et dangereux. Oui, dangereux, c'est ce que je me disais en traversant l'usine vers mon poste de travail, l'extrémité de la chaîne n°4... où le contremaître m'attendait. Il a regardé sa montre.
- Vingt minutes de retard, tu te fous de nous...?
J'ai enfilé mes gants.
- Bon, tu fais ta journée et après tu dégages !
- C'était prévu comme ça...
Il est reparti en marmonnant, en "gros-mot mêlant" des choses pas très gentilles sur l'époque, le monde, la jeunesse... Mais j'ai pas eu le temps de m'éterniser sur ses problèmes car la première plaque de verre arrivait, toute chaude, à la sortie du four. Je l'ai laissée glisser sur les rouleaux avant de la saisir, en faisant gaffe, et la déposer délicatement sur le chariot.
J'avais du bol ce matin-là, on commençait par une série pas trop grosse, genre vitre latérale de bus, d'une manutention plutôt aisée et pas trop dangereuse. L'inconvénient, c'était la fréquence. Plus les feuilles de verre étaient petites, plus le débit était important et le four crachait ses vingt plaques à la minute sans faiblir. Ca me laissait exactement trois secondes pour faire mon petit boulot avant que la suivante se pointe dans mon dos et je me faisais un peu l'effet d'un gardien de but à l'entraînement qui plonge sur tout ce qui bouge jusqu'à épuisement des ballons disponibles. Dans les grands clubs, ça lui fait du boulot. Je bossais dans une grande usine !
Le premier jour, j'avais eu du mal à garder le rythme mais maintenant, j'avais bien une demi-seconde de répit entre chaque plaque ! Ca me laissait le temps de penser...
De penser aux accidents du travail.
En une semaine dans cette usine, j'avais vu bien plus de sang que dans toute ma vie réunie ! Des doigts coupés, des bras tailladés, et le pire, la veille, un type de mon âge à la chaîne d'à côté qui s'était fait perforer le ventre en portant seul une baie vitrée qui lui avait pété dans les mains. Un bout de verre en biseau lui avait transpercé l'abdomen et la mare de sang avait parcouru les deux trois mètres qui séparaient nos postes de travail. Il était parti sur un brancard en bois comme on en voit dans les vieux films sur la guerre 14-18 et depuis, personne n'en parlait, sûrement pour conjurer le mauvais sort... Et la vie continuait. Les rires aussi. Au petit matin, je me faisais l'effet d'un intrus au milieu des "collègues" qui se marraient pour un rien, qui se tapaient dans le dos, qui déballaient leurs sandwiches...
Je n'avais même pas faim - d'ailleurs j'avais rien prévu - et j'ai préféré aller faire un tour pendant la pause de 8 heures. Une petite coupure, dehors, loin de l'enfer.
Au bout de dix minutes le froid m'a fait rentrer et j'ai attendu la reprise du travail en traînant dans le hall d'entrée, près des panneaux d'affichage. Pour passer le temps, j'y ai jeté un œil. Distrait. Des pubs syndicales, des petites annonces, des coûts de production, des statistiques...
...Et j'ai sursauté en lisant une note tout en haut du panneau qui disait exactement ceci, en caractères gras : Ce mois-ci, grâce aux nouvelles consignes de sécurité et à leur parfaite application, aucun accident de travail n'a été recensé parmi le personnel de l'entreprise....
C'était quoi ça ! Une hallucination ? Le froid ? La faim ? J'ai aperçu le contremaître qui passait pas loin.
- Hé, venez voir...
Il ne devait pas avoir l'habitude qu'on lui parle comme ça, enfin, surtout les employés. Il s'est tout de même approché, pas l'air content.
- Qu'est-ce que vous faîtes là ? Faut retourner au boulot, c'est l'heure !
- Juste une minute, un truc qui me chagrine...
- Quoi... ?
- La note là-haut, elle dit bien qu'il n'y a pas eu d'accident du travail ce mois-ci... ?
- Heu... oui. Et alors ?
- Et le type hier qui baignait dans son sang, c'était un gag ? Et tous les autres avant ?
- Ah non, ça compte pas ! a-t-il osé.
- Comment ça ???
- Ils faisaient pas partie de l'entreprise. C'étaient des intérimaires, des contrats à durée déterminée... comme vous.
J'ai écarquillé les yeux.
- Mais c'est dingue ! Ils peuvent tous crever alors, et tout le monde s'en fout !
Il a secoué la tête, un soupçon énervé.
- Mais non ! En bas de la feuille, là, y'a un truc qui les concerne... Et puis dépêchez-vous maintenant, c'est l'heure !
Pendant qu'il s'éloignait, j'ai cherché le truc en question, un petit tableau dans un coin, et j'ai parcouru les chiffres en effarant un max ! non, c'était pas possible!
J'ai relu, j'avais dû me tromper...
Personnel extérieur embauché depuis le début de l'année : 100.
Accident du travail * pendant la période de référence : 98.
Et le pourcentage impressionnant, souligné de rouge...
Ca faisait froid dans le dos.
J'ai survolé le renvoi motivé par le petit astérisque et je me suis frotté le menton, hésitant sur la conduite à adopter : retourner au massacre ou sauter vite fait dans ma voiture ?
Comme il ne restait que quatre heures à tirer, j'y suis retourné en me promettant de faire vraiment gaffe. Pas question de modifier leurs statistiques !
Le petit chef m'attendait encore mais n'a rien dit cette fois-ci. Je devais faire une drôle de tête et il a préféré se barrer en haussant les épaules. La chaîne tournait déjà et j'ai repris mon entraînement... excellent d'ailleurs pour le fessier !
J'ai continué à ranger mes plaques de verre l'une après l'autre sur le chariot en faisant de plus en plus gaffe. Tellement gaffe que je n'avais plus la demi-seconde de répit pour réfléchir... j'attrape, je porte, je pose... j'attrape, je porte, je pose... et ainsi de suite. Même plus le temps de penser aux accidents, aux chiffres, au pourcentage inquiétant... Un vrai robot !
Au bout de pas longtemps, abruti par le boulot, j'ai repris un rythme plus performant, plus inconscient, et cette putain de note sur le panneau d'affichage m'est revenue en tête : 98 pour 100 d'accidents du travail parmi le personnel extérieur à l'entreprise. Incroyable. Un scoop ! D'ailleurs, ça devrait intéresser quelques journalistes pas trop pourris qui pourraient s'en donner à cœur joie, un article au vitriol, un papier qui dénonce tout ça. La production, les profits, oui mais à quel prix ! Une coupure de presse qui dénoncerait les compresses sur les coupures. Marrant, non ?
Justement, je me marrais une demi-seconde toutes les trois secondes quand un énorme bruit m'a fait sursauter. Un bruit démesuré comme des milliers d'assiettes qui se briseraient en même temps. Puis un silence tout aussi surprenant. Juste le bruit de ma respiration... j'attrape, je porte, je pose... j'attrape, je porte, je pose... même pas le temps de lever la tête pour voir ce qui s'était passé !
J'ai cru apercevoir un truc rouler à mes pieds mais je n'avais vraiment pas le temps d'y prêter attention. J'attrape, je porte, je pose... Juste un coup de talon pour renvoyer ce machin-là qui m 'empêchait de bosser tranquille... j'attrape, je porte, je pose...
J'ai pu relever les yeux quand la machine s'est arrêtée. Une pause, enfin. La joie d'allumer une cigarette, de reposer mes dorsaux. Les mains au creux des reins, je m'étirais pour oublier la fatigue, pour récupérer un peu... et... j'ai vu le tableau. Des "collègues" paralysés, des momies, une impression de ralenti. Un mec qui courait, comme dans un rêve, vers la chaîne d'à côté. Les autres qui ne bougeaient toujours pas. J'ai tourné la tête. J'ai vu du verre pilé, partout, et le corps allongé dans les débris. Le corps seulement. Un pantin sans tête comme les jouets d'enfants... désarticulé et ... étêté !
Je me suis retourné brusquement en songeant à ma talonnade... la tête gisait trois mètres derrière, les yeux figés sur moi comme s'ils me reprochaient cet ultime coup du sort.
Il avait le nez tuméfié...
J'aurais voulu vomir mais je n'avais rien dans le ventre, juste la force de balancer mes gants. Très loin. Je suis retourné aux vestiaires et j'ai jeté mes chaussures de sécurité en plein dans la pendule, pour arrêter le massacre.
Je me suis senti tout différent avec mes tennis aux pieds, presque léger. Enfin suffisamment pour pouvoir traverser l'usine, puis le parking, jusqu'à ma voiture. J'ai laissé passer l'ambulance avant de faire une rapide marche arrière et j'ai foncé droit devant moi, ailleurs...
J'essayais d'oublier cette tête que j'avais envoyée valdinguer comme un vulgaire ballon de foot, j'essayais de ne plus penser à ce corps mutilé, absurde, à ce boulot immonde...
Je roulais vite pour semer l'horreur.
Mais, quelle que soit la vitesse, j'avais toujours au fond des yeux l'image de ce type embauché le matin même. Le 100ème depuis le début de l'année, pour un 99ème accident ! Les chiffres valsaient dans ma tête. La route brillait. J'étais donc le seul à être sorti entier de cette boîte. J'ai vérifié l'état de mes mains, de mes doigts, j'ai remonté les manches de mon pull pour être bien sûr que j'étais indemne. Je l'étais !
C'est en abordant la grande courbe, à l'entrée du petit village pétrifié par l'hiver, que j'ai revu précisément la note et les pourcentages concernant le personnel extérieur à l'entreprise et mon pied a bondi sur la pédale de frein quand j'ai réalisé le sens du petit astérisque et de son renvoi au bas de la feuille. Pendant que la pédale s'enfonçait sans opposer la moindre résistance, je voyais la phrase défiler sous mes yeux :
"* Y compris les accidents du trajet"...
in Casse n° 3

07:47 Publié dans Archives de Casse | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, culture, nouvelles et textes brefs


