dimanche, 24 septembre 2006
Fait divers, de Marie Motay (in Casse n° 5)
Longtemps son lit a occupé l'angle le plus sombre de la grande pièce où elle vivait. Le premier regard qui la balayait le matin déterminait son humeur de la journée : table poisseuse, mouches bruissantes au-dessus des assiettes sales, cheminée dégorgeante confondue depuis huit jours avec la poubelle, et les draps se raidissaient soudain en une vieille peau, sa salive se faisait acide et, en haut de la nuque, presque derrière l'oreille droite, sourdait, très loin mais imparable, le tam-tam de la migraine.
Le lit l'avait encore recrachée ce matin, mais le réveil avait été plutôt allègre. Elle n'avait pas insisté. Elle avait enfilé un long tee-shirt et des sandales, roulé, sans l'allumer, la première cigarette et avait marché vers le petit bois de châtaigniers, en bas du pré, derrière la maison, le long du ruisseau à sec. Le soleil n'était pas encore levé, mais le petit jour étirait déjà l'ourlet sombre des peupliers. L'air était humide et elle se gorgeait de la fraîcheur qui suintait autour d'elle. Elle marchait sans hésiter, sans flaner. Elle allait le retrouver, se frotter au grain rêche et tourmenté de son écorce, se blottir dans son cocon d'ombre fraîche et sucrée, s'apaiser à ses murmures silencieux. Elle avait souvent pensé que cet arbre lui donnait ce qu'elle s'obstinait à demander en vain aux hommes qu'elle aimait, la certitude de vivre. Sa présence, sa permanence, son accueil sans hâte et sans surprise des jours, des saisons, son don sans retenue de sève et de fruits d'été, sa sécheresse chaste l'hiver, tout en lui était vie. Il n'attendait pas de vivre, il ne s'exerçait pas à vivre, il était l'arrogance de vivre.
L'arbre était là, à quelques mètres. Des merisiers sauvages poussaient autour de lui sans lui porter ombrage. L'arbre était là, à quelques pas ; il lui paraissait soudain lointain. A travers les branches, des bribes de soleil, acides, qui l'éclaboussaient et la glaçaient. Elle sentait le poids de ses jambes, les contractions de ses muscles à chaque pas. L'herbe sèche du pré glissait maintenant sous ses pieds, ralentissant sa marche. Les ornières familières du sentier se creusaient sournoisement sous ses pieds et elle trébuchait.
L'arbre était là, à portée de bras, à portée de pas. Courir, courir vers lui, elle voulait courir. Mais les prêles squelettiques du bord du ruisseau la freinaient. Elle essayait de se souvenir de leurs attouchements à peine poisseux et ne savait qu'agiter les jambes pour se dégager de leur étreinte gluante. Elle ne baissait plus la tête sous les branches des noisetiers, elle les laissait lui cingler le visage, il fallait courir...
L'arbre était toujours là, feu-follet sautillant. La mousse spongieuse du pré avait investi ses oreilles, celle grise et émiettée des arbres se collait à sa peau. Un cri lui venait, du fond du ventre, du fond du cœur ; mais la mousse avait maintenant engorgé ses poumons, tapissait son palais et sa langue. Deux bâtons dans la gorge. Acidité âcre et douloureuse, paralysante des nèfles pas mûres. Une sève épaisse laboure et empoisse son corps...
Un pas, un pas encore. Ses bras se tendent, cherchent le soleil, tandis que dans l'herbe et la terre moite ses pieds poussent des racines. S'enfoncer dans le sol, s'élancer vers le ciel, ouvrir la bouche dans un hululement de chouette aphone, respirer, aspirer, expirer...
Elle s'arrache enfin à la terre.
Elle regarde, étonnée, les lambeaux de racines.
Elle sent son corps se tendre en un fil invisible.
Elle voit son regard fondre et n'entend plus sa voix...
Le Dauphiné libéré, 17 août...
"Une jeune femme trouvée morte dans un bois à 500 m de son domicile...
Il semblerait que Mme X ait succombé à un arrêt cardiaque au cours d'une promenade matinale dans les bois..."
in Casse n° 5

18:00 Publié dans Archives de Casse | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, culture, nouvelles et textes brefs
jeudi, 21 septembre 2006
Ebauche d'une porte de jardin, de Jean-Gabriel Cosculluela (in Casse n° 4)
Ebauche d’une porte de jardin
à Daniel Vassart
la porte du jardin :
peu de mots
nous restent
hors le linteau
dépeuplé
d’ombre
hors l’éboulis
de bleus
*
la dernière porte
du jardin
et le défet
de ta mort
regarder
écimer
tes bleus
au bord de la lumière
le jardin
où patienter
« journalier
de mourir »
*
un fond de jardin
les talus
le chemin
très simple
des figuiers
les taillis
l’attente
encore
du visage
tourné
de ta voix
la dernière main
s’absentant
dans la lumière
« mouchoir
de silence »
*
comment oublier
une autre porte
qui donne
sur le noir
au sud
l’angle du mur
du bois
et de la terre
en bas
in Casse n° 4
© Jean-Gabriel Cosculluela, 1994
extraits de « Une porte de jardin » aux éditions de L’Arbre/Jean Le Mauve, 1994.

18:45 Publié dans Archives de Casse | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature, culture, poésie
lundi, 18 septembre 2006
Le coeur d'un enfant, de Bernard Kieken (in Casse n° 18)
La chambre est noire. Les volets battent ; le loquet qui les tenait ensemble vient de se briser sous l'effet de la tempête.
A intervalles réguliers, un éclair illumine la pièce. Un court instant, on a le temps d'apercevoir des jouets posés en équilibre instable qui ne demande qu'à s'effondrer.
A l'éclair suivant, on distingue un lit, une table de nuit. Le drap remue parfois mais se recroqueville à chaque fois que la lumière surgit du dehors.
- 1, 2, 3, 4, 5. Cinq kilomètres.
A l'intérieur du drap, la petite fille compte les secondes qui séparent l'éclair du tonnerre.
Une envie folle la tenaille : se lever, courir dans la chambre d'à côté et se blottir contre son père. Là, elle y serait en sécurité.
Mais il a bien recommandé en la bordant de ne pas le déranger, de respecter son sommeil. Il est très fatigué ; la journée a été éprouvante moralement et physiquement. Il doit se reposer.
- 1, 2, 3, 4.
Le tonnerre est là, tout proche. Effrayant.
Elle est seule face au fracas des ténèbres. Pas de frère, pas de sœur.
Maman est à l'hôpital. On l'a emmenée la nuit dernière. Les sirènes ont vrombi dans le silence, l'ont réveillée. Bruits de portes qui claquent, de pas précipités dans l'escalier.
Elle a ouvert la porte de sa chambre juste à temps pour voir sa maman dans une civière. Livide.
Papa a crié :
- Maman a un infarctus ! Je reviens, ma chérie.
L'ambulance a démarré. Le silence est revenu.
Elle est allée près de son bureau, a cherché la page des i dans son dictionnaire. Pas d'infarctus. Ce n'est pas un mot pour les petites filles.
Le Larousse de papa, lui, connaît le mot : "Lésion nécrotique des tissus due à un trouble circulatoire". Pas facile de comprendre le langage des adultes.
Assise sur son lit, elle s'est souvenue que la première fois, papa avait dit :
- Maman a mal au cœur !
Mal à la tête, mal aux dents, mal au ventre, elle sait ce que ça veut dire. Mais un mal au cœur, comment c'est ? Ca fait très mal, au point d'aller à l'hôpital ?
Son père n'a pas eu le temps de lui expliquer. Elle n'a rien demandé.
- 1, 2, 3 !
Elle s'enfouit un peu plus sous le drap. Une masse sombre a les bras levés au pied du lit. Elle ne l'a pas vue.
Ne pas crier. Ne pas pleurer. Papa pourrait entendre. Devenir grande, toute seule puisqu'on l'est et qu'on le restera toute la vie.
La main tâtonne, cherche la lampe de chevet. Elle ose s'aventurer plus loin, plus bas. L'orage se tait. Autant en profiter.
Elle rencontre la masse sombre, inerte qui s'anime tout d'un coup, mue par une vie nouvelle. Tout en prévoyant une retraite précipitée en cas d'attaque ennemie, la petite main empoigne un bras, le tire vers elle.
La masse s'élève, se retrouve dans les bras de la petite fille juste au moment où l'éclair dénonce le subterfuge.
- 1, 2 !
Sauvée ! L'ours connaît le geste qui rassure, celui qui fait sombrer dans le sommeil.
in Casse n° 18
Ce texte a été publié dans le recueil "Enfances cruelles", aux éditions de l'Agly.

13:35 Publié dans Archives de Casse | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Littérature, culture, nouvelles et textes brefs


