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dimanche, 02 juillet 2006

Pour un peu, de Roland Tixier (in Casse n° 21)


pour un peu
on dirait que l’automne

- vaste verte lumière
revers de brume –

ne finira pas

*

voici venir à nous
les grands oiseaux immobiles
les paysages lents
la rumeur des clochers
à la tombée de la nuit

l’âge au fil noir des hirondelles

*

ce n’est rien sans doute
qu’un frisson de plus
en travers de décembre

une parole

peut-être l’air du temps

*

voici le fil de l’eau
long cours de paillettes

les hommes ont déserté le fleuve

tu cherches les mots sûrs
les mots qui t’accompagnent

*

regards dans le métro
de froid de feu d’usure
grésil des mémoires
depuis longtemps tout est dit

pour un peu s’effaceraient
les cadrans des horloges

*

pluie sur la banlieue est
dimanche après-midi

tout semble ainsi depuis toujours

à peine à la radio
des nouvelles d’ailleurs

*

rue Jules Kumer

petite rue de Villeurbanne
où l’on apprend
à plier les ailes du temps

et deviner la mort

*

j’ai toujours en tête
un ange de faïence
au faîte d’une colonne

ce serait la nuit
dans une ville du nord
il ne pleuvrait pas

*

retourne-toi regarde
tu as longé les haies
tu n’as rien dérangé
dans le paysage

laisser tout en ordre
on ne sait jamais



extraits de Pour un peu, Les Carnets du Dessert de Lune.

in Casse n° 21


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vendredi, 30 juin 2006

Jean-Pierre Brisset (in Casse n° 6)

Un auteur à redécouvrir...
JEAN-PIERRE BRISSET

Fabuleuse et fascinante curiosité littéraire, Brisset (1837-1919) quitte l’école à douze ans pour devenir garçon de ferme, apprenti pâtissier, avant de faire une carrière dans l’armée puis aux Chemins de fer. Grâce à Jules Romains, il sera élu en 1913 « Prince des penseurs ». Parmi ses publications, citons La grammaire logique et La science de Dieu, rééditées chez Tchou en 1970 et un recueil Le Brisset sans peine (Deleatur, 2001). Ses Œuvres complètes sont parues en 2001 aux Presses du Réel.
Sa méthode favorite est le jeu sur les mots, dont il extrait des sens de leur phonétique. En voici l'exemple le plus irréfutable: "La femme qui dit non refuse le nom de l'homme".

 

LA GRANDE LOI OU LA CLE DE LA PAROLE

Il existe dans la parole de nombreuses Lois, inconnues jusqu'à aujourd'hui, dont la plus importante est qu'un son ou une suite de sons identiques, intelligibles et clairs, peuvent exprimer des choses différentes, par une modification dans la manière d'écrire ou de comprendre ces noms ou ces mots. Toutes les idées énoncées avec des sons semblables ont une même origine et se rapportent toutes, dans leur principe, à un même objet. Soit les sons suivants :
Les dents, la bouche.
Les dents la bouchent.
L'aidant la bouche.
L'aide en la bouche.
Laides en la bouche.
Laid dans la bouche.
Lait dans la bouche.
L'est dam le à bouche.
Les dents-là bouche.

Si je dis : les dents, la bouche, cela n'éveille que des idées bien familières : les dents sont dans la bouche. C'est là comprendre le dehors du livre de vie caché dans la parole et scellé de sept sceaux. Nous allons lire dans ce livre, aujourd'hui ouvert, ce qui était caché sous ces mots : les dents, la bouche.
Les dents sont l'aide, le soutien en la bouche et elles sont aussi trop souvent laides en la bouche et c'est aussi laid. D'autres fois, c'est un lait : elles sont blanches comme du lait dans la bouche.
L'est dam le à bouche se doit comprendre : il est un dam, mal ou dommage, ici à la bouche ; ou tout simplement : J'ai mal aux dents. On voit en même temps que le premier dam a une dent pour origine. Les dents-là bouche vaut : bouche ou cache ces dents-là, ferme la bouche.

Tout ce qui est ainsi écrit dans la parole et s'y lit clairement, est vrai d'une vérité inéluctable ; c'est vrai sur toute la terre. Ce qui est dit dans une seule langue est dit pour toute la terre : sur toute la terre, les dents sont l'aide et laides en la bouche, bien que les autres langues ne le disent pas comme la langue française, mais disent des choses bien autrement importantes sur lesquelles notre langue se tait. Les langues ne se sont point concertées ensemble ; l'Esprit de l'Eternel, créateur de toutes les choses, a seul disposé son livre de vie. Comment a-t-il pu cacher ainsi à tous les hommes, sur toute la terre, une science aussi simple ?
C'est là la clé qui ouvre les livres de la parole.
Vous voyez bien que les livres sont ouverts, car les premiers livres sont les lèvres. Les lèvres ou les livres sont ouverts, puisque nous pouvons lire sur les dents et dans la bouche. On comença à lire la parole sur les lèvres et les sourds-muets l'y lisent encore.

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jeudi, 29 juin 2006

Le mystère des cathédrales, de Raymond Alcovère (in Casse n° 21)

Je cherchais depuis des mois "Le mystère des cathédrales" de Fulcanelli quand je le trouvai enfin dans une échoppe de la galerie Vivienne. Je fus un peu déçu, une partie de l'ouvrage était sans intérêt, truffée de redites, enfin rien que je ne savais déjà. Une note de trois pages au milieu du livre retint tout de même mon attention.

C'était une allusion à une philosophie, un courant de pensée, le "littérisme", qui m'était inconnu. Un ouvrage était cité en référence. L'aspect nouveau, original, inédit en tout cas pour moi, de ce mouvement, m'intrigua et je partis à la recherche du livre indiqué.

Plusieurs semaines d'investigation chez les bouquinistes furent nécessaires pour mettre la main dessus. Après l'avoir lu, c'est encore en appendice et presque par hasard, que je découvris des détails nouveaux sur le littérisme et ses adeptes.

Son origine remonterait pour certains au devin aveugle Tiresias, qui connut sept vies et fut successivement homme et femme. Les premières sources avérées sont pourtant d'Apollonios de Tyane, qui établit une école pythagoricienne à Ephèse où il fut adoré comme un dieu. Saint-Augustin y fait référence mais la trace se perd ensuite au bas Moyen-Age avant de réapparaître grâce à Ramon Lulle, à Majorque, puis de se répandre à travers toute l'Europe, quoique de manière confidentielle, vraisemblablement cabalistique.

Le mot "littérisme" d'ailleurs, n'a été exhumé que très tardivement, à la fin du XIXème, recouvrant imparfaitement les contours d'un mouvement qui n'eut jamais vraiment de nom, et finalement assez peu d'adeptes.

Cette fois encore, une note renvoyait à un autre volume. De fil en aiguille, je découvris ainsi et épluchai dans les mois qui suivirent une trentaine de vieux livres, manuscrits, palimpsestes, grimoires, in folio, grâce auxquels ma connaissance du littérisme s'approfondissait, mais jamais par le corps de l'ouvrage, toujours par des notes ou appendices divers.

C'est toujours au prix d'investigations laborieuses et parfois pénibles que je parvenais à acquérir ces livres, généralement peu connus, souvent oubliés. Seuls quelques écrivains célèbres jalonnèrent mon étude ; Ramon Lulle, mais aussi Cervantès, et plus près de nous, Balzac et Jorge Luis Borgès, mais toujours dans des oeuvres mineures, peu ou pas connues du grand public.

Dans le même temps, mes recherches dans les encyclopédies et dictionnaires s'avérèrent vaines. Pas la moindre trace, nulle part, du littérisme. Ce mystère ne faisait qu'exacerber ma curiosité, redoubler mon énergie.

Un jour, au cours d'investigations qui occupaient désormais une grande partie de mon temps, je tombai par hasard sur un exemplaire de la même édition que la mienne du "Mystère des cathédrales". Je découvris avec stupeur que l'allusion au littérisme, en note, n'y figurait pas.

Je partis en quête, dans la mesure du possible, de tous les ouvrages qui avaient accompagné mon étude, et chaque fois que je mettais la main sur un exemplaire, l'appendice ou la note ne s'y trouvait pas, quelle que soit l'édition. Nulle part, nulle trace du littérisme.

Le moment était venu pour moi d'un examen de conscience. Etais-je devenu fou ? J'avais caressé avant cette dernière découverte le projet de rassembler mes connaissances dans un recueil qui, j'en étais sûr, ferait parler de lui. A quoi bon, à présent, comment s'appuyer sur des ouvrages qui n'existent pas !

Je repris mes notes et étudiai ma découverte sous un jour nouveau. Que professent les tenants du littérisme ? Que la littérature est plus importante que la vie, elle en épouse parfois les contours, mais va bien au delà. La vie n'épuise pas et n'épuisera jamais les virtualités de la littérature, car celle-ci est l'infini de ses possibles.

Tel était, est et sera le littérisme. Restait à écrire une fiction.

 

in Casse n° 21

 

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mardi, 27 juin 2006

Les couvertures de Casse

Toutes les couvertures de la revue Casse figurent désormais dans l'album photo (colonne de gauche, en bas).

Un autre album reproduit un choix de quatrièmes de couv', parmi les plus humoristiques.

 

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lundi, 26 juin 2006

Aucun fondement logique, de Gilles Bailly (in Casse n° 19)

Il était une fois deux châteaux qui se faisaient la guerre.
Malheureusement, ces derniers étaient situés trop près l'un de l'autre, de sorte qu'aucune des parties n'osait bombarder l'ennemi de peur de voir la forteresse adverse s'effondrer sur son propre édifice.
Les deux seigneurs décidèrent donc un jour de déplacer leur château respectif afin d'augmenter la distance entre eux.
Il fallut des efforts surhumains, des années de travaux pharaoniques pour démonter les citadelles pierre par pierre. Beaucoup d'ouvriers moururent. Cela fit bien plus de dégâts qu'une guerre.
Finalement, l'on arriva au bout de l'ouvrage : une vaste plaine séparait désormais les belligérants. Il était temps de reprendre les hostilités.
Mais lorsque la bataille s'engagea, on s'aperçut, ô surprise, que les boulets de canon n'atteignaient plus la forteresse d'en face : les adversaires se trouvaient bel et bien trop loin les uns des autres.
Opérer un nouveau rapprochement supposait de nouveaux travaux pharaoniques. On n'en eut pas le courage de part et d'autre.
Ainsi prit fin un conflit qui, du reste, n'avait aucun fondement logique.

 

in Casse n° 19 

 

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